Nouvelles du Mali

Les ressources

Depuis les années 1990, les activités d’exploration et d’exploitation minière se multiplient et s’intensifient au Mali. Le pays attise les convoitises des grosses compagnies indépendantes, des entreprises multinationales et des puissances régionales et mondiales en raison de son fabuleux potentiel (bien documenté au cours des dernières décennies) en ressources minières et en hydrocarbures de grande qualité : l’or, la bauxite, l’uranium, le cuivre, le plomb, le zinc, le vanadium, le marbre, le calcaire, le phosphate, le fer, manganèse, le calcium, le gypse, l’étain, la platine, le lithium, le lignite, les sables de verrerie, la terre rare, le kaolin, le grenat, la calcédoine, la préhenite, le diamant, le pétrole, le gaz, etc.

Les productions actuelles

De ce fait, dans le Mali d’aujourd’hui, le secteur minier a remplacé l’agriculture d’exportation (dominée par la monoculture du coton) comme principale source de devises. En effet, troisième producteur d’or du continent africain, il enregistre, à partir des années 2000, une cinquantaine de tonnes en moyenne par an, atteignant un chiffre record de 63 tonnes en 2002. L’or compte ainsi, bon an, mal an, pour plus de la moitié du total des exportations et fournit régulièrement une contribution supérieure à 12% au PIB.

L’exploitation par des entreprises étrangères

Sur la période 2001-2008, on dénombre une moyenne annuelle de 60 permis d’exploration ou d’exploitation accordés aux sociétés minières étrangères. Les investisseurs internationaux s’extasient sur les superprofits qu’ils engrangent (revenus directs ou provenant de la revente de licences) dans ce pays « idéal pour faire affaire »…

Mais dans la montée en puissance de l’exploration et de l’exploitation des ressources naturelles promues par le gouvernement malien, l’uranium et la bauxite occupent désormais une place de choix.

Le plus important potentiel d’uranium se trouve dans la Commune rurale de Faléa, située à l’Ouest du Mali, avec une estimation de 5000 tonnes sur un bassin Mali-Sénégal-Nord Guinée couvrant 150km2.

Dans la région de Gao, au nord-est du Mali un gisement estimé à plus de 200 tonnes a été également découvert à Samit par la Bayswater Uranium Corporation qui a vendu sa licence portant sur1000 kilomètres carrés à la Cascade Resources Ltd.

En outre, à Kidal, dans l’Adrar des Iforas, la compagnie minière australienne Uranium Limited (également présente au nord du Niger), a identifié un important gisement pour un investissement de 610 000 euros. L’exploitation couvrira une superficie de 19,930 km2. Pour ce qui concerne la bauxite, les travaux de la société CAMEC, ont permis d’évaluer à Sitadina, dans la Commune rurale de Faléa, plus de 420 millions de tonnes de réserves de bauxite. Elle se propose de mettre en place une usine d’alumine qui produirait environ trois millions de tonnes d’alumine par an à partir de 2015. Un tel tonnage ferait du Mali le premier pays exportateur d’alumine en Afrique de l’Ouest devant la Guinée Conakry qui produit environ sept cent cinquante mille tonnes par an. Pour atteindre ses objectifs, elle construira environ 60 km de voie ferrée pour relier celle du train minéralier que Mitta-Arcelor mettra en place afin d’évacuer le minerai de fer du Sénégal oriental. Enfin, pour son approvisionnement en électricité, la société CAMEC construira une centrale électrique de 80 MW fonctionnant au charbon et dont le ravitaillement se fera par le retour du train minéralier.

Le coût total des investissements s’élèverait à plus de 3.5 milliards de dollars Us.

Un environnement propice à l’investissement

Cet engouement s’explique surtout par le fait qu’en plus d’un sous-sol extrêmement riche, le Mali offre un environnement propice pour l’enrichissement des investisseurs internationaux et la sécurisation de l’approvisionnement des puissances étrangères en produits de base stratégiques :
-  la stabilité politique et sociale (existence d’institutions légales et démocratiques, depuis 1992, lui conférant un label de pays exemplaire)
-  une bonne politique de gouvernance considérée comme un modèle dans la sous-région et sur le continent africain
-  l’ouverture tous azimuts à l’investissement privé (un code des investissements parmi les plus attrayants d’Afrique en termes d’avantages douaniers et fiscaux, de garanties d’investissement et de transfert des capitaux et revenus, de facilité d’obtention de l’agrément délivré par un guichet unique)

Une exploitation au détriment des droits économiques, sociaux et culturels

Cependant, ici, comme ailleurs, en Afrique, l’expérience a montré que le développement de l’industrie extractive n‘a pas permis, jusqu’à présent, de relever significativement le niveau du développement économique et social du pays. Les études et analyses indépendantes (Oxfam America, FIDH, la réalisatrice française Camille de Vitry, Alain Deneault, etc.) ont établi que si le secteur minier constitue un el dorado pour les compagnies privées étrangères, son développement ne garantit ni la protection de l’environnement, ni le respect, la protection et la promotion des droits humains fondamentaux ni l’amélioration à long terme des conditions de vie des populations. Il n’a pas de retombées véritablement positives sur l’industrialisation du Mali, le marché intérieur de l’emploi, les finances publiques et le niveau des dépenses sociales. Les « programmes de développement locaux » (fonds de développement communautaire) mis en place par les exploitants industriels au titre de leur « responsabilité sociale et environnementale » (RSE) sont plutôt des actions de saupoudrage aux résultats limités et pervers qui servent à camoufler les violations des réglementations en vigueur qu’ils commettent ou leurs nombreux manquements à leurs obligations légales pour maximiser leurs profits. La prospérité fulgurante des entreprises minières venues d’ailleurs, réalisée par l’accumulation rapide et spectaculaire de bénéfices exorbitants, induit partout des coûts sociaux, humains et environnementaux insoutenables, assumées par les populations et dont les conséquences pourront se faire sentir sur le long terme. Parmi ces « externalités » récurrentes, on peut mentionner notamment :
-  les violations répétées de la législation du travail et l’abaissement des normes sociales
-  les dégâts causés sur le cadre écologique, exposant l’écosystème à des risques majeurs (déboisement, destruction des forêts, de la faune et de la flore ; destruction et érosion du sol ; pollution de l’air, des eaux souterraines et de surface ; assèchement des nappes fossiles…)
-  la propagation de graves pathologies et une augmentation de la mortalité liées aux éléments chimiques utilisés dans les processus de production ou contenus dans les minerais et leurs déchets (cyanure, plomb, mercure, arsenic, etc.)
-  la spoliation des communautés de leur patrimoine domanial et foncier, matériel et immatériel (cimetières, lieux de culte, paysages culturels…), les déplacements forcés par l’Etat de villages pour délivrer des permis d’exploration et d’exploitation aux exploitants miniers industriels
-  La destruction des bases physiques et économiques des systèmes traditionnels de production agro-sylvo-pastorale sans offrir des possibilités réelles de reconversion
-  les bouleversements démographiques suite à une forte immigration de main-d’œuvre provoquant de graves tensions sociales
-  la dépravation des mœurs (toxicomanie, ivresse, prostitution…)
-  un climat de violence généralisée et son corollaire, l’insécurité et l’instabilité sociale En définitive, après l’exploitation, leurs appétits étant assouvis, les compagnies minières laissent derrière elles des sites et un environnement dévastés, un « paysage de mort », des communautés affaiblies, des économies locales exsangues sans perspective de développement alternatif.

Une prédation organisée

La condition essentielle des comportements et actes irréguliers, illégaux ou inhumains posés par les miniers tient, secondairement à une corruption endémique au sein des instances nationales de décision et de contrôle, et, pour une plus grande part, à la faiblesse intrinsèque de la position même de l’Etat dans le fonctionnement du nouveau système minier. En effet, la nouvelle réglementation élaborée et adoptée sous la férule des bailleurs de fonds étrangers (en particulier les institutions financières internationales) lui impose d’être en même temps propriétaire éminent, régulateur, contrôleur, percepteur et actionnaire systématiquement minoritaire du capital des sociétés d’exploitation. Ce fort conflit d’intérêts neutralise la capacité de l’Etat à accomplir ses missions et fonctions régaliennes de pilotage effectif du développement national, de régulation et de contrôle de l’activité des entreprises minières (au regard du code minier, de la législation sociale, des règles fiscales), de protection de l’environnement, de sécurisation sanitaire et de réalisation des droits économiques et sociaux des populations. C’est ainsi qu’en dépit de l’adhésion de l’Etat malien au processus de l’ITIE (Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives) s lancée en 2002 à Johannesburg sur proposition de Tony Blair) et des professions de foi des autorités, les contrats signés avec les firmes étrangères et leur gestion sont entourés par une grande opacité dans la mesure où :
-  ils comportent en général des clauses de confidentialité ignorées des organisations de la société civile et des communautés concernées
-  le Gouvernement entretient un flou sur les revenus perçus, les dépenses et les flux de bénéfices (dissimulation ou présentation partielle, sous une forme fragmentée et incompréhensible)

Pourtant, ces données, disponibles auprès de l’Etat mais très peu accessibles pour le public, sont intégralement fournies aux affairistes miniers étrangers et aux bailleurs de fonds internationaux, qui plus est, accompagnées de toute la documentation géo-minière et de la cartographie numérique détaillée (mis à disposition d’un centre de documentation bien équipé et informatisé). De plus, le Mali organise régulièrement des journées de rencontres et d’information minières et pétrolières à l’intention des investisseurs internationaux afin de « maximiser l’exploitation des richesses de son sous-sol et, en même temps, fournir un développement durable et des emplois pour sa population. » De même, dans des cas de conflit du travail ou de pollution environnementale, l’Etat malien a « dû » prendre le parti des compagnies minières ou ignorer les violations dont elles étaient responsables.

Une résistance globale doit s’organiser

Dans ces conditions, ce sont les pressions des organisations de la société civile et de la communauté internationale sur les entreprises minières et l’Etat qui peuvent assurer la sécurité en matière de santé des communautés, la protection de l’environnement, la transparence dans l’exploitation des ressources minières et pétrolières, la répartition des revenus nationaux au bénéfice des populations. A cet égard, le climat de démocratisation dont jouit le Mali (libertés d’association et de presse manifestées par l’existence de près de 200 journaux et radios privées, associatives ou communautaires de proximité, multipartisme, décentralisation administrative et institutionnelle, autonomie progressive des jeunes et des femmes), favorise l’émergence d’une société civile active, également valorisée par les partenaires internationaux au développement du Mali.

La société civile malienne se mobilise

A l’instar de sociétés civiles d’autres pays africains (Namibie, Tanzanie, Malawi, Tchad, Cameroun, Niger, etc.), les organisations citoyennes maliennes se mobilisent de plus en plus pour dénoncer les méfaits de l’industrie minière et demander la protection de l’environnement et des populations concernées, la transparence dans l’exploitation et plus de retombées sur les populations et la dynamique de développement du pays.


JEUX MAUVAIS DERRIÈRE LA FAÇADE – 17 novembre 2012

Après le putsch militaire de mars dernier, la démocratie malienne s’est effondrée. Les habitants n’ont plus aucune confiance dans les politiques quelle que soit leur couleur.

de Charlotte Wiedemann dans ʺWochenzeitungʺ, Suisse, 08/ 2012

Le regard que l’on porte à Bamako sur le Mali et sur la décomposition de l’état qui est en marche depuis le putsch militaire de mars dernier est brouillé par un faisceau de fausses hypothèses. Qui regarde sur une carte la silhouette bizarre du pays peut croire que cʹest une construction artificielle, toujours divisée en deux parties, qui se brisent aujourd’hui parce qu’elles n’ont jamais constitué un ensemble. Mais en vérité, le Mali a effectivement compté parmi les rares grands empires de lʹhistoire africaine ; lʹÉtat postcolonial dʹaujourdʹhui ne couvre quʹune partie de lʹancien territoire. La population du Mali a toujours été multi-ethnique, elle l’est encore aujourdʹhui, dans toutes les régions du pays, le nord inclus, où le peuple touareg, qui fait le plus parler de lui, est une minorité. Beaucoup de Maliens sont attachés à leur grande histoire sans avoir été jamais assis sur un banc dʹécole. Une conscience nationale mythique qui permet une certaine fierté malgré toute la pauvreté. On doit savoir cela pour comprendre la crise actuelle.

Les véritables démocrates

L’image dont le Mali jouissait encore récemment était basée sur deux aspects dont l’incompatibilité est restée longtemps dissimulée. Pour les gouvernements occidentaux et les organisations dʹaide au développement, le Mali était un modèle agréable de démocratie : on y a voté gentiment, privatisé, coopéré avec le FMI et la Banque mondiale. Mais lors des Forums Sociaux Mondiaux, un Mali complètement différent est apparu : une société civile rebelle, qui exige un commerce équitable et l’allègement de la dette. Ces deux points de vue ont fait du Mali un acteur sympathique, un morceau de la meilleure Afrique ; et en plus on y trouve encore beaucoup de bonne musique. Cependant, dans leur démocratie tellement appréciée la plupart des Maliens se sentaient depuis longtemps comme des figurants. Beaucoup portaient des vêtements avec le slogan d’une parti politique : de tels tissus ont été jetés à bas prix sur le marché à certaines occasions. Si on interrogeait quelqu’un à propos d’un tel vêtement, il le regardait avec surprise : « Oh, quʹest‐ce qu’il y a là ? » Seulement un quart des Maliens savent lire. Pour la population, un homme politique est quelqu’un « qui sʹapproche des pots de viande ». La plupart des plus de cent partis politiques ne servaient à rien d’autre. La corruption était évidente, 150 millions dʹeuros des fonds publics étaient détournés chaque année et un tiers de lʹaide au développement disparaissait dans des circuits opaques. Et finalement, les résultats des élections étaient falsifiés. En mars, après un putsch maladroit dʹofficiers subalternes, cette démocratie s’est effondrée comme un château de cartes. Elle nʹétait plus quʹune façade. Tous ceux qui en avaient profité ont exigé naturellement son rétablissement immédiat. Et voilà les « forces » qui passent depuis lors pour de véritables démocrates dans toutes les informations du monde. Ce point de vue de l’étranger n’a rien à voir avec les appréciations à l’intérieur du pays. La population a perdu confiance dans tous les politiciens sans exception. Ce rejet vise particulièrement le président intérimaire Dioncounda Traoré  ; ce mathématicien âgé aujourdʹhui de 70 ans a occupé presque tous les postes politiques imaginables au cours des 20 dernières années. Il incarne le déclin moral tragique dʹune génération de politiciens, qui, en 1991, accompagnée par de grands espoirs, a mis en mouvement le multipartisme au Mali. Auparavant, un mouvement pro‐démocratie avait renversé la dictature militaire : ce fut le printemps politique du Mali.

Même lʹoccupation actuelle du nord par des extrémistes islamiques ne conduit pas la plupart des Maliens à modérer leur rage envers la classe dirigeante précédente. Tout en refusant l’islamisme, ils ne veulent pas voir la vieille caste politicienne à nouveau intronisée sans nouvelle élection, uniquement à cause d’une situation dʹurgence nationale. Quant à ceux qui jusqu’à aujourd’hui ne profitaient pas du système, ils ne veulent pas restaurer le pouvoir de la clique renversée. Pour les observateurs extérieurs, il semble que le Mali contemple avec indifférence sa propre décomposition.

En réalité beaucoup de Maliens voient leur pays à un carrefour historique.

Immédiatement après le coup dʹÉtat se sont formés spontanément des groupes de soutien, surtout chez les jeunes. Ils avaient attendu que finalement quelque chose se passe – et qualifient maintenant le chef des officiers mutins, le capitaine Amadou Sanogo, de héros national. La date du coup dʹEtat, le 22 Mars, est historiquement chargée : ce jour‐là, en Mars 1991, des élèves et étudiants ont perdu leur sang dans les rues de Bamako dans la lutte contre la dictature. Un monument au bord du Niger commémore ceux qui sont tombés à cette époque‐là. Pour les jeunes dʹaujourdʹhui, de ce réveil démocratique il n’est resté que le pathos. Ils s’en saisissent à nouveau aujourd’hui, avec un patriotisme rebelle et politiquement naïf. LʹUnion des agriculteurs du Mali a également salué le coup dʹEtat. Leur devise est « la terre, le travail, la dignité ». Tout récemment ces agriculteurs avaient en vain protesté lorsque l’entreprise publique du coton du Mali a été vendue à moitié prix à un investisseur chinois. Un coup dʹEtat militaire pour plus de justice sociale ? Ce n’est pas totalement faux dans un pays où les institutions démocratiques ne reposent sur aucune véritable participation populaire. Le partisan du coup dʹÉtat le plus en vue est le docteur Oumar Mariko, député au parlement et secrétaire général du petit parti de gauche SADI (Solidarité Africaine pour la Démocratie et lʹIndépendance ). Depuis ses années dʹétudiant, Mariko est un activiste connu au Mali ; il a été déjà candidat à la présidence. Il dit « Le coup dʹÉtat est salutaire » en précisant « un coup dʹEtat est hors la loi dans un Etat démocratique, mais pas dans un pays où les droits de tous sont bafoués ». Lʹancien ministre de la culture Aminata Traoré, la personnalité la plus connue de la société civile malienne au niveau international, a refusé, au moins, de condamner le coup dʹÉtat : elle nʹa pas voulu obtenir les applaudissements du mauvais côté. Dès 2009, une « Coalition Patriotique » sʹétait mise en place, qui a pris position contre l’administration corrompue. Ce groupe comprend des représentants du gouvernement de la première période démocratique, encore pleine d’espoir, qui a suivi 1991. Par exemple le professeur de philosophie Issa Ndiaye, un ancien ministre de lʹéducation. « En 20 ans de pratiques soi-disant démocratiques le Mali et les Maliens se sont appauvris », constate Ndiaye. Selon lui, les modèles de démocratie occidentaux auraient été imposés aux États africains pour les exploiter plus efficacement. Maintenant dit-il, on doit réfléchir à des alternatives : « Libérons notre esprit colonisé pour servir lʹAfrique et non lʹOccident ».

Le mépris pour les institutions démocratiques

Certaines voix parmi les partisans d’un changement radical font tressaillir : notamment lorsque Ndiaye dit que la ligne de séparation ne passe pas entre les anti‐coup dʹEtat et les putschistes, mais « entre les amis et les ennemis du peuple ». Le dégoût pour une démocratie de façade a conduit à un certain mépris pour les institutions démocratiques en elles‐mêmes. Déjà avant le coup dʹEtat, des Maliens plus âgés parlaient avec nostalgie de la stabilité sociale pendant les décennies de l’ancienne dictature. Dans la population ainsi que parmi les intellectuels émergent aujourd’hui des accusation de trahison. Le régime actuel aurait vendu le pays tout à fait légalement. On en donne pour preuve la vente de grandes superficies de terres cultivables à des investisseurs étrangers ainsi que les lâches combines liées à la crise croissante dans les pays du nord. Beaucoup ressentent aussi comme une humiliation que la Communauté économique ouest‐africaine (CEDEAO) sʹingère dans les affaires maliennes. Depuis le début de la crise, les chefs dʹEtat qui donnent le ton dans la CEDEAO essayent dʹimposer au Mali des solutions qui ne trouvent aucun consentement parmi les Maliens. Par exemple maintenir en poste pour un an le président impopulaire provisoire résulte d’un diktat de la CEDEAO ; de même la pression constante pour une intervention militaire au nord Mali. Une seule voix malienne plaide pour une intervention étrangère dans le nord : le porte-parole des Songhai, ethnie dominante dans la région de Tombouctou. De nombreux Songhaï ont été chassés de leurs propriétés et privés de toute influence. Mais la majorité des Maliens ne veulent pas voir des soldats étrangers dans le pays, ils veulent reconquérir le nord avec leur propre armée et des volontaires. Entretemps sur la scène internationale, les pyromanes jouent les sauveurs. Le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, qui se met en scène comme médiateur,sʹest fait garantir par sa majorité parlementaire une amnistie globale pour ses propres affaires. Lui‐même est venu au pouvoir en 1987 par un coup dʹÉtat sanglant ; son prédécesseur Thomas Sankara a été assassiné à lʹépoque avec son cabinet entier. Le révolutionnaire Sankara reste jusquʹà aujourdʹhui dans les mémoires comme un des chefs les plus populaires de lʹAfrique. Le nom Campaoré est au contraire synonyme de corruption, de mauvaise gouvernance et d’oppression des syndicats et de la presse critique. Lorsque des gens comme Compraoré parlent de « restauration de la démocratie au Mali » cela ne laisse rien espérer de bon. Au fond, la crise malienne pose une grande question à laquelle il est impossible de répondre : à quoi peut ressembler une véritable démocratie dans les pays du sud ? Une espèce de démocratie qui rende les pauvres capables de sʹorganiser pour défendre leurs intérêts ?

Nord Mali : argent et religion

Avec de l’argent et des armes, des groupes de combattants de diverses allégeances ont subjugué le Nord. Tout d’abord on y trouve la branche maghrébine dʹAl‐Qaïda, l’AKMI. Dirigée par des Algériens, « lʹAqmi » sʹétait déjà installée depuis cinq ans dans les immensités sahariennes du Nord Mali et avait entraîné avec elle une partie des rebelles Touareg maliens. Avec des rançons pour les Européens enlevés (15 millions dʹeuros pour trois otages viennent juste d’être versés dans leurs caisses) et par le trafic international de drogue, les réseaux criminels de combattants armés sont devenus financièrement extrêmement puissants ; et ils avaient leurs informateurs dans lʹadministration de la démocratie de façade maintenant renversée au Mali. Lʹargent est également utilisé pour séduire les habitants du Nord : par exemple dans la ville de Gao les prix du pain et du sucre ont été réduits. Les groupes armés acceptent actuellement des alliances tactiques et temporaires. Celles-ci sont déterminées beaucoup plus par lʹargent, la force militaire et par un pur opportunisme que par des considérations religieuses ou politiques. Bamako est maintenant disposé à négocier. Le Haut Conseil Islamique s’est aussi impliqué dans les négociations : il représente la majorité des musulmans maliens et veut pousser les séparatistes à faire retraite. Il n’est donc pas exclu que ces Touareg traditionnels qui avaient proclamé il y a quelques mois un État (où ils ne sont eux-mêmes qu’une minorité), se battent bientôt aux côtés de lʹarmée malienne contre les occupants islamistes.

Traduit de l’allemand par Wilfried Hoffer et Marc Ollivier/FCE

 Mali : une crise globale 

par Paul Martial de Solidarités sans frontières – 12 septembre 2012

Le Coup d’État du 22 mars 2012 et l’occupation du nord Mali par les forces islamiques et les touarègues du MNLA, plongent le Mali dans la crise la plus grave qu’il ait connu. Mais cette situation reflète les conséquences des politiques impérialistes imposées dans les pays africains depuis leur accession à l’indépendance.

 Une région déstabilisée

Le Mali ne fait pas exception à la règle de l’instabilité des pays de la zone de l’Afrique de l’ouest. Pour ne parler que des pays qui sont impliqués à des titres divers dans le conflit malien, on peut noter que le voisin immédiat du Mali, le Burkina Faso, qui joue un rôle de médiation dans la crise, a connu une série de mutineries ayant touché la garde présidentielle, au point que Blaise Compaoré, le président du pays, à dû prendre la fuite. A cela s’ajoutent des manifestations importantes contre la vie chère et les mobilisations lycéennes et étudiantes contre l’impunité policière vis-à-vis du meurtre d’un jeune lycéen. La Côte d’Ivoire est toujours en crise. A l’Ouest du pays les accrochages armés deviennent de plus en plus fréquents et meurtriers, le dernier en date à causé la mort de sept soldats nigériens de la MINUCI (la force armée de l’ONU). Le pouvoir d’Alassane Ouattara a du mal à asseoir sa légitimité et celui-ci reste, aux yeux de beaucoup, l’homme qui a été installé par l’armée française. De plus, les crimes perpétrés par les milices qui l’ont soutenu restent impunis, pire, ceux-là même qui sont soupçonnés de graves violations des droits humains, restent aux postes de responsabilité. Seuls les partisans de Laurent Gbagbo doivent répondre de leurs forfaits. Enfin le Nigeria, poids lourd de la région, a connu une grave crise sociale ; en effet, sous l’injonction du FMI, le gouvernement de Jonathan Goodluck a tenté de supprimer les subventions au prix du carburant avec des conséquences pour les populations sur le prix des transports ce qui provoquera une grève générale d’une grande ampleur obligeant le pouvoir à reculer partiellement. De plus le gouvernement nigérian est confronté à une augmentation des attaques de la secte islamique, Boko Haram, qui creuse la division historique du pays entre le sud et le nord.

 Une crise sociale et politique

Le Mali fait figure de pays démocratique. Il existe plusieurs partis d’opposition, d’innombrables organisations de la société civile s’activent, la liberté de la presse est garantie. Mais beaucoup de militants progressistes font remarquer que nous sommes seulement dans le paraître, et que ce formalisme de démocratie ne peut occulter la corruption et la déliquescence de la classe dirigeante qui a mis en coupe sombre le Mali : « Lors des dernières élections au Mali, l’ancien Président de la cour constitutionnelle a eu à dire qu’il n’y avait jamais eu autant de fraudes et d’irrégularités ! Pourtant les résultats électoraux obtinrent le label démocratique. Cependant les Maliennes et les Maliens n’ont jamais eu autant de mépris pour leurs dirigeants et leur classe politique. Aujourd’hui les langues commencent à se délier révélant toute la puanteur d’un système basé sur le mensonge et le pillage des ressources publiques par une minorité de brigands en uniforme et en col blanc. »[1]. En effet, l’application, avec zèle et célérité, des plans d’ajustement structurels préconisés par le FMI et la Banque Mondiale, ont abouti à une déstructuration de l’État. C’est à partir des années 1990 que les populations vont connaître des régressions sociales d’ampleur, notamment au niveau de la santé, de l’école, des infrastructures sanitaires. Les vingt plus grandes entreprises d’État comme la Banque Internationale pour le Mali (BIM), la Société de Téléphonie du Mali (SOTELMA), la Compagnie Malienne de Développement du Textile (CMDT), Énergie du Mali (EDM), etc., vont être bradées et vendues, en partie ou en totalité, pour des bouchées de pain aux multinationales, notamment françaises, comme DAGRIS, Vivendi, Bouygues, Canac-Getma… Maillon faible de la région, le Mali vient d’entrer dans la plus profonde crise qu’ait connu le pays depuis son indépendance.

 Une indépendance reprise par la France

L’indépendance fut acquise en 1960 sous la direction de Modibo Keïta, qui reste une référence pour les maliens. Panafricaniste convaincu, proche des idées socialistes, il ne sera jamais accepté par le pouvoir gaulliste de l’ancienne puissance coloniale. Il sera renversé par un coup d’État militaire, dirigé par Moussa Traoré en 1968. Emprisonné, il sera empoisonné au camp militaire Djikoroni Para. C’est seulement en 1991, sous l’effet des mobilisations de la population encouragée par la chute du mur de Berlin et le discours de la Baule de François Mitterrand, qu’un nouveau coup d’État éclate et renverse la dictature de Traoré. Le jeune colonel qui fait chuter la dictature n’est autre qu’Amadou Toumani Touré (ATT) qui laisse le pouvoir aux civils. Il reviendra aux affaires lors des élections de 2002 et restera au pouvoir jusqu’au putsch qui le destituera. Ainsi le Mali, contrairement à la plupart des pays africains, a une vision différente des coups d’État militaires, qui peuvent aussi bien jouer un rôle réactionnaire, comme celui de Traoré, qu’accompagner et aider les mobilisations populaires comme en 1991. C’est un élément à intégrer notamment dans l’analyse du coup d’État du 22 mars 2012 que font les organisations de la gauche radicale.

 D’une mutinerie au coup d’État

La débâcle de l’armée malienne vécue comme une humiliation, les manifestations des femmes et des compagnes des soldats, en protestation contre le manque de munition, l’impréparation dans les combats, les carences dans la logistique ont alimenté le malaise de plus en plus perceptible. Le massacre d’Aguel’hoc, où 82 soldats prisonniers ont été égorgés par les rebelles, a été un traumatisme pour l’ensemble de la société malienne. Cet acte de barbarie a été le détonateur des mobilisations contre le gouvernement et la haute hiérarchie militaire incapables d’organiser la défense du pays. Pire, certains affirment que des numéros de téléphone de généraux maliens étaient en mémoire sur les portables de prisonniers rebelles, ce qui confirmerait la complicité entre les deux camps. Les soldats du camp militaire de Soundiata Keita à Kati, situé à une quinzaine de kilomètres de Bamako, se sont mutinés. La venue du ministre de la défense, le général Sadio Gassama, avait pour but de désamorcer ce qui était considéré comme une simple manifestation de mauvaise humeur ; loin de calmer les choses, la mutinerie s’est amplifiée et les soldats se sont dirigés vers le palais présidentiel sur la colline de Koulouba. ATT, ainsi que ses proches, a sous estimé le danger à tel point que la fuite du Président s’est faite, in extremis, dans une situation rocambolesque. ATT a dû fuir en dévalant le versant de la colline, ses gardes du corps ont arrêté une voiture sur la route et se sont dirigés à vive allure vers le camp des parachutistes de Djicoroni [2]. En dépit de quelques résistances de la garde présidentielle, le pouvoir est tombé comme un fruit trop mûr (pour éviter d’employer un terme plus désobligeant). Cette situation montre de manière incontestable la perte de légitimité du gouvernement et le décalage entre la classe politique au pouvoir et la population. Nombreux sont ceux qui n’ont pas compris l’intérêt d’un coup d’État, cinq semaines avant les élections présidentielles, pour déposer ATT alors que ce dernier n’y concourrait pas. C’est justement parce que les élections, et leurs résultats, n’auraient précisément rien changé. Le pouvoir malien, avec d’autres hommes, aurait continué leur politique de corruption, d’incurie et de misère pour la population.

 Une dualité de pouvoir

Emmenés par Amadou Sanogo, les militaires qui ont pris le pouvoir créent un Comité National pour le Redressement de la Démocratie et la Restauration de l’État (CNRDRE). Ce coup d’État est, avant tout, l’œuvre d’hommes du rang et de sous-officiers motivés par les reproches, faits au pouvoir politique et à la hiérarchie militaire, de corruption et d’incapacité à défendre le pays. Le coup d’État a profondément divisé la classe politique, mais aussi la société malienne. Dès le début la gauche radicale, dirigée par le parti SADI (Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance), le soutient sans réserve. Les militants organisent le Mouvement Populaire du 22 mars (MP22) qui se veut une sorte de pendant politique des putschistes. Il regroupe le réseau des radios communautaires KAYIRA, des structures paysannes, comme le syndicat des paysans du Mali (SYPAM TTD) « Terre-Travail-Dignité », l’Association des expulsés maliens (AME) et d’autres organisations de la gauche, de moindre importance. Le MP22 établit une liaison directe entre la révolution de 1991 et le coup d’État : « Compte tenu de la faillite des partis politiques consensuels, ce coup d’État est l’unique moyen dont dispose le peuple malien pour reconquérir sa dignité et son honneur perdu, rétablir son unité nationale, son intégrité territoriale, sa cohésion et sa prospérité sociale et rénover sa démocratie sur la base de ses intérêts. « Notre peuple à travers la partie saine et patriotique de son armée a décidé de faire un sursaut historique pour la défense des valeurs liées à la révolution du 26 mars de 1991. A la faveur de cet événement historique, un ensemble de partis et mouvements politiques, d’associations et d’organisations de la société civile, et de personnalités indépendantes ont décidé la mise en place d’un mouvement dénommé Mouvement Populaire du 22 mars 2012 (MP22).

Ce mouvement a pour objectifs :

— Soutenir la dynamique de rupture et de changement déclenchée par le CNRDRE ; — Veiller à l’approfondissement du processus démocratique ; — Appuyer le CNRDRE dans toutes ses actions d’assainissement de l’administration nationale ; — Appuyer le CNRDRE dans la lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite ; — Soutenir le CNRDRE dans la résolution du problème au nord du Mali » [3]. De l’autre côté un Front Uni pour la Sauvegarde de la Démocratie (FDR) se crée contre le putsch, il est composé des partis de la droite malienne qui soutiennent ATT, mais aussi du PARENA qui est une organisation d’obédience sociale-démocrate, qui faisait partie un temps du même groupe à l’Assemblée Nationale que le SADI, ainsi qu’une des deux principales organisations syndicales des travailleurs, l’Union Nationale des Travailleurs du Mali. L’autre, la CSTM étant favorable aux militaires. Le coup d’État est certes condamné, mais plutôt de manière formelle tant à l’intérieur, qu’à l’extérieur du pays. Ainsi la démission d’ATT du pouvoir, à la demande de la CEDEAO pour trouver une solution politique acceptable constitutionnellement, n’a posé de problème à personne. En effet, les pays occidentaux n’ont jamais trop apprécié le refus opposé par ATT à la présence de forces armées extérieures au Mali et la France a une raison de plus de lui en vouloir compte tenu de son refus de signer l’accord bilatéral sur la « gestion des flux migratoires », facilitant les expulsions de Maliens en situation irrégulière sur l’Hexagone. Tous lui reprochent sa volonté d’instaurer un modus vivendi avec les troupes armées présentes dans le Sahel et le nord Mali. La crise politique est, pour l’instant, bien trop forte pour que les partisans d’ATT puissent organiser une reprise complète du pouvoir. Cette tâche sera dévolue à la CEDEAO (la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest) qui va tenter de disputer le pouvoir au CNRDRE, l’organisation des putschistes. Si formellement le CNRDRE se rallie au plan de retour à l’ordre constitutionnel, il tente par ailleurs d’affermir son pouvoir, notamment en arrêtant de nombreuses personnalités du régime, qui seront libérées quelques jours plus tard. Une contre-offensive de la garde présidentielle d’ATT, les bérets rouge, pour renverser les putschistes se terminera par un véritable fiasco. Le plan de transition prévoit la nomination d’un président par intérim, qui sera le président de l’Assemblée Nationale et qui nommera, en accord avec l’ensemble des protagonistes, un premier ministre. C’est ainsi que Dioncounda Traoré désignera Cheikh Modibo Diarra, un ancien astrophysicien de la NASA, celui-ci s’apercevra rapidement qu’il est plus aisé de piloter un vaisseau sur Mars que de gérer la crise au Mali. Rapidement le président de transition est mis hors jeu, suite à une agression de manifestants qui parviendront jusqu’à son bureau pour le molester. Dioncounda Traoré est toujours en France, sans que l’on sache réellement l’état de santé dans lequel il se trouve. Quant au premier ministre il reste invisible. Le Mali se trouve donc actuellement dans une situation où aucun des deux partis ne peut l’emporter. Le MP22 a élargi sa base en lançant une nouvelle organisation, la COPAM (Coordination des Organisations Patriotiques du Mali) ainsi qu’une conférence nationale de transition, mais cette dernière initiative n’emporte pas l’adhésion espérée d’une grande majorité des Maliens. De l’autre côté, la CEDEAO n’a pas de réels points d’appui pour dissoudre effectivement le CNRDRE et imposer sa volonté. Aussi la situation reste, pour l’instant, bloquée bien que les fronts anti et pro putschistes aient commencé à se rencontrer pour tenter de trouver des solutions à une situation, au Nord, qui ne fait qu’empirer.

 Le Nord Mali a une histoire singulière

D’une superficie de 3 000 000 kms², le nord du Mali fait partie de la bande Sahélo Saharienne qui a toujours été une terre de résistance, difficile à contrôler. A l’indépendance des pays africains, la colonisation française a légué des frontières artificielles, imposées aux populations. Une situation qui s’est généralisée sur tout le continent où l’OUA, (ancêtre de l’Union Africaine), a décrété l’intangibilité des frontières héritées de la période coloniale pour éviter une généralisation des conflits. Lors de la décolonisation, dans une adresse portée par Mohamed Mahmoud Ould Cheikh, dirigeant de Tombouctou le 30 mai 1958, les représentants Maures et Touarègues demandent en vain au gouvernement français ne pas intégrer leur territoire dans les pays subsahariens [4]. Le territoire du nord Mali n’est pas peuplé que de Touarègues, bien au contraire ces derniers y sont minoritaires et sont estimés à 600 000 personnes à côté d’autres populations comme les Maures, les Songhaï, les Peulhs… Le point commun de tous est la difficulté de vivre dans une région enclavée où l’État malien, peu présent, n’a jamais investi de manière pérenne dans les infrastructures, ni aidé les activités agricoles et pastorales des populations. De nombreuses révoltes ont eu lieu, celle de 1963 violemment réprimée par le pouvoir, puis celles des années 1990, qui déboucheront sur les accords de Tamanrasset, en 1991, et prôneront la démilitarisation de la région. Celle de 2006 est importante. En effet les accords d’Alger, qui mirent fin au conflit, entérinèrent le retrait de l’armée malienne de la région, au profit « d’unités spéciales de sécurité, rattachées au commandement de la zone militaire et composées essentiellement d’éléments issus des régions nomades » ainsi que la « création d’un fond de développement et de réinsertion socio-économique des populations civiles » [5]. Le résultat est que les populations ont peu bénéficié des 700 milliards de FCFA, pourtant votés le 5 novembre 2009 par l’Assemblée Nationale. De plus le nord Mali s’est vite transformé en zone grise où les différents groupes militaires ont élaboré et imposé leur propre loi. Le Sahara est souvent présenté comme une frontière difficilement franchissable. En fait le Sahara, depuis fort longtemps, est une zone d’intense activité de commerce, de négoce avec ses routes transsahariennes empruntées depuis des siècles, mais aussi ses pistes connues seulement de quelques initiés : « Parmi un grand nombre de possibilités, seuls sont utilisés les tracés jugés, à un moment donné et en fonction du contexte local ou régional, les plus pratiques et les plus sûrs. Ce qui signifie qu’il en existe beaucoup d’autres disponibles pour des usages exigeant la plus grande discrétion. De plus, chaque groupe ne connaît, ne contrôle et n’exploite qu’un segment du trajet, ce qui entretient la fragmentation territoriale et complique encore l’éventuel relevé des parcours. Les déplacements et les trafics s’en trouvent très difficilement contrôlables » [6]. Cette situation permet des activités de trafic autour des cigarettes, du carburant, de la drogue, mais aussi des êtres humains venant des pays subsahariens et cherchant à rejoindre l’Europe, via les pays du Maghreb. C’est dans les années 2005-2006 qu’une accélération, dans l’activité de contrebande, s’est produite. En effet le choix, des narco-trafiquants d’Amérique Latine d’utiliser la bande sahélienne pour acheminer de la drogue en grande quantité, a changé la donne. Ce trafic ira croissant. En témoigne le cas d’un Boeing 727 qui s’écrasera, en novembre 2009, à une quinzaine de kilomètres de Gao après avoir déchargé sa cargaison estimée à 10 tonnes de drogue. Il est révélateur de l’ampleur de ce commerce illicite et de l’importance de la corruption ainsi que des sommes en jeu. C’est ainsi que le nord Mali devient une des sources de corruption des élites maliennes et l’argent permet d’entretenir des milices, soit purement maffieuses, soit religieuses et/ou politiques.

 La présence islamiste

La frontière est loin d’être hermétique entre les groupes armés islamiques et ceux purement maffieux. Historiquement, trois groupes islamiques sont présents au nord Mali. Le premier, le plus connu, est AQMI (Al-Qaeda au Maghreb Islamique) issu en 2007 du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), organisation algérienne. Il est pour un Djihad global avec des kadibats (Brigades) dont les objectifs sont précis, le plus important étant la création d’une place forte essentielle dans la stratégie d’AQMI. Elle est située dans la zone de Timétrine dans la région de l’Adrar qui permet le repérage d’unités armées mobiles réduites et/ou d’otage(s), ainsi que toute action militaire. D’autant que le contrôle des points hauts offre d’excellents postes d’observation d’où détecter toute colonne gouvernementale en mouvement. Bref, il paraît très difficile de réussir une opération surprise, terrestre et/ou héliportée [7]. AQMI est financé par de généreux donateurs du Moyen-Orient et par les rançons d’otages payées par les gouvernements occidentaux pour la libération de leurs compatriotes. Le deuxième groupe est une dissidence d’AQMI sur une base nationaliste, c’est le MUJAO (Mouvement pour l’Unification du Djihad en Afrique de l’Ouest), dirigé par le Mauritanien Hamada Ould Khaïrou. Son financement vient essentiellement du trafic, notamment, de drogues et de cigarettes. Enfin le troisième groupe est Ansar Eddine, c’est un groupe de Touarègues très proches d’AQMI, dont le dirigeant Iyad ag Ghali est un ancien combattant touareg des conflits de 1990 à Ménaka qui se prolongeront, par intermittence, jusqu’en 2006 avec les accords d’Alger. Il a eu de nombreuses fonctions officielles, y compris comme conseiller d’ATT, mais aussi comme ambassadeur en Arabie Saoudite, ce qui lui a permis de nouer de nombreux liens avec les fondamentalistes islamistes. Cette dernière force a eu des relations avec les forces touarègues notamment le MNLA.

 L’émergence d’une nouvelle force touarègue

La chute brutale du colonel Kadhafi a été un des éléments de déstabilisation de la région car celui-ci excellait dans son rôle de pompier pyromane, attisant les crises dans la région sahélienne pour, ensuite à coup de pétrodollars, acheter la paix et installer un modus vivendi entretenant ainsi son pouvoir de nuisance pour les gouvernements des pays voisins. Sa chute a eu plusieurs conséquences qui ont influé directement sur la crise malienne. Une absence de possibilité de médiation dans le conflit avec les Touarègues comme auparavant, un afflux de combattants aguerris libyens au Mali et une circulation dans la région sahélienne d’armes provenant du pillage des dépôts de Libye, dont certaines extrêmement sophistiquées. C’est cette venue sur le territoire malien des Touarègues, anciens combattants de la légion islamique, qui a permis une recomposition des forces politico-militaires touarègues, à partir du Mouvement National de l’Azawad (MNA) et du Mouvement Touareg du Nord-Mali (MTNM) pour donner naissance au MNLA qui se définit ainsi : « Le Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) est un mouvement populaire qui vise la réalisation des objectifs du peuple de l’Azawad, à savoir la libération totale, l’unité nationale, la sécurité et le développement sur toute l’étendue du territoire de l’Azawad. » [8]

 La conquête du Nord

A la chute de Kadhafi, les Touarègues du nord Mali reviennent avec les armes, les pick-up équipés de mitrailleuses pour rejoindre leurs régions. Ils doivent traverser le Niger et ainsi parcourir des milliers de kilomètres. Beaucoup s’étonnent qu’ils aient pu faire ce voyage sans la moindre embûche de la part des autorités des États. Plusieurs spécialistes ont émis l’idée que la France aurait tenté de convaincre le MNLA, de jouer les forces supplétives contre les islamistes de la région pour pallier aux carences de l’armée malienne, ceci en échange d’une neutralité bienveillante. Rien n’est pour l’instant prouvé mais le positionnement diplomatique de la France du début corrobore cette hypothèse [9]. Le 17 janvier débute la première attaque du MNLA contre la ville de Ménaka. Il est faux de présenter une armée malienne qui n’a pas résisté à ces attaques. Pendant plus de deux mois les batailles ont fait rage autour des principales villes de la région : Kidal, Gao et Tombouctou. Fin janvier les attaques du MNLA sont conjointes avec celles des organisations islamistes, Ansar Eddine, mais aussi AQMI. Dans un premier temps, le MNLA réfute ces informations, mais devant l’évidence il les confirme tout en continuant à se proclamer contre toute alliance avec les islamistes et demande la reconnaissance de l’indépendance de l’Azawad en échange de leur combat contre eux.

 Situation ouverte au Nord

Progressivement le MNLA va perdre le leadership dans le nord Mali au profit des organisations islamistes. Il va connaître toute une série de scissions dont, du fait de l’isolement de la région, il est difficile d’apprécier la portée. Ainsi vont se créer le FNLA, regroupant essentiellement des Maures et des Arabes qui se prononcent contre l’indépendance de l’Azawad. D’autres groupes se forment comme le Mouvement des patriotes pour la résistance et la libération de Tombouctou (MPRLT), animé par des Songhaï, le Front de libération du Nord-Mali (FLNM)… La plupart du temps ces organisations se fondent sur une base tribale. Certains membres du MNLA vont rejoindre les organisations islamistes. Pour conjurer cette hémorragie le MNLA propose la fusion avec l’organisation de Ansar Eddine, une partie des militants MNLA de l’intérieur y sont favorables car l’organisation n’a plus beaucoup de fonds et connaît de réelles difficultés d’approvisionnement en vivre et en munition. La plupart des militants de l’extérieur sont contre. La fusion, un temps annoncée, est annulée. Ce qui achoppe c’est la question de l’instauration stricte de la Charia sur l’ensemble de l’Azawad. Au Mali, nord compris, les populations sont très largement musulmanes, mais si la croyance est profonde, la pratique religieuse est tolérante. Ainsi la Charia entre en complète contradiction avec les modes de vie où la musique, la danse, les rencontres dans les endroits mixtes sont la règle, d’autant plus que les femmes jouent un rôle important dans la cité. C’est ainsi que des manifestions de femmes et de jeunes se sont déroulées pour exprimer leur exaspération face à l’interdiction, faite par les milices islamiques, de jouer au foot, d’écouter de la musique ou la radio, de regarder la télévision ou simplement la mixité dans les lieux publiques. Depuis les attaques du MNLA, en début d’année, plus de 380 000 personnes ont fui la région, soit vers les pays limitrophes, soit vers le sud du pays. La situation sanitaire pour les réfugiés est catastrophique d’autant que les pays d’accueil souffrent, eux aussi, d’une crise alimentaire. Dans la région du Nord, cette crise alimentaire est amplifiée par la situation politique, mais aussi par les problèmes de ravitaillement en énergie, en eau et en médicaments. Les principales villes sont tenues par les islamistes avec un afflux des militants de Boko Haram du Nigeria, mais aussi des islamistes de Somalie et du Pakistan.

 Les dangers de l’intervention de la CEDEAO

Une intervention militaire pour quoi faire ? Pour quels objectifs ? Les choses ne sont pas claires. Les uns sont pour une intervention qui sécurise le retour à l’ordre constitutionnel, c’est-à-dire qui fasse contrepoids à l’emprise des militaires du CNRDRE, avec la tentative d’étouffer tous les soutiens et toutes les mobilisations de la gauche radicale en faveur des putschistes. Il y a donc bien un risque que l’intervention de la CEDEAO ne revienne, dans les faits, à remettre en selle l’élite corrompue du Mali symbolisée par ATT, une sorte « d’ATTcratie » sans ATT. D’autres défendent l’idée que l’intervention devrait seulement se centrer sur le nord Mali pour libérer le pays, mais cette position présente beaucoup de faiblesse, en premier lieu une intervention qui arriverait à déloger les différents groupes armés serait confrontée à une absence ou une faiblesse de l’État qui ne permettrait pas de garder sous son contrôle cette zone. Ce qui impliquerait le stationnement permanent de troupes étrangères et ceci dans l’attente que l’État malien puisse jouer pleinement ses fonctions, ce qui risque de prendre du temps et de l’argent. Il est d’ailleurs significatif que le Conseil de sécurité de l’ONU n’ait pas donné son aval à la demande formulée par l’Union Africaine et la CEDEAO pour une intervention militaire. D’autres problèmes se posent. L’Algérie, de par son poids économique et militaire, est dans cette région un acteur incontournable. En 2009 son budget militaire s’élève à 5,3 milliards de dollars, en comparaison au 180 millions de dollars pour le Mali [10]. Le gouvernement algérien n’est pas favorable à une intervention militaire de la CEDEAO, surtout si elle est appuyée par la France, car, et c’est un secret de polichinelle, ceux qui agissent dans cette crise au nom de la CEDEAO sont deux piliers de ce que l’on appelle la Françafrique pour désigner une relation néocolonialiste particulièrement forte, entretenue par des réseaux politiques économiques et militaires français. En effet Ouattara est un obligé de la France, c’est grâce à son intervention militaire qu’il a pu accéder au pouvoir à l’issue d’élections contestées. Quant à Blaise Compaoré, il joue les médiateurs en Afrique de l’Ouest pour le compte et l’intérêt de Paris, depuis son accession au pouvoir après l’assistanat de Thomas Sankara. L’Algérie ne s’y trompe pas et elle entend rester maître du jeu. C’est d’ailleurs ce qui explique le silence du CEMOC (Comité d’état-major opérationnel conjoint), structure de coordination militaire des pays du Sahel pour lutter contre le terrorisme qui, en toute logique, aurait dû être la pointe avancée dans ce combat. L’impérialisme français, tellement décrié sur le continent africain pour ses interventions militaires en Libye et en Côte d’ivoire, tente de se montrer plus discret, ce qui correspond à la ligne du nouveau président français, le socialiste François Hollande : mener une politique semblable à celle de ces prédécesseurs, mais sans signe ostentatoire. Ainsi, lors de la visite du président de la république du Bénin, Boni Yayi (encore un élu dans des conditions douteuses), Hollande à joué le rôle de donneur d’ordre, lui indiquant qu’en tant que Président de l’Union Africaine il devait saisir le Conseil de sécurité de l’ONU pour une intervention militaire et la France appuierait cette requête et aiderait au niveau de la logistique l’envoi de troupes. Aussitôt dit, aussitôt fait, l’UA déposait une requête. Seulement deux pays de la CEDEAO ont une réelle capacité militaire : la Côte d’Ivoire et le Nigéria. L’armée de Côte d’Ivoire ressemble plus à une addition de milices, dont certaines se sont rendues coupables de crimes de guerre, notamment contre les civils. Quant à l’armée nigériane, il est peut être nécessaire de rappeler que l’extrême violence de son intervention en 2009, contre Boko Haram, fit au moins 700 morts dont certains exécutés après avoir été fait prisonniers, ce qui a contribué grandement à la radicalisation et à la politique meurtrière de cette secte islamiste [11].

 Une autre politique

La crise malienne nous montre les effets collatéraux de la politique impérialiste qui enserre les pays africains à travers les paiements de la dette, la déstructuration de l’État, la destruction du tissu économique par les privatisations des grandes entreprises nationales et les Accords de partenariat économique (APE) qui, sous prétexte de libre concurrence, étouffent les petites entités économiques artisanales ou agricoles. Le nord du Mali souffre de cette politique, mais aussi de l’absence d’investissement minimal au niveau social, sanitaire et de santé pour les populations. Aider les populations dans leur activité agricole et pastorale, développer un tourisme responsable et d’échanges, permettraient un développement de la région et supprimeraient la base sociale que tentent de se construire les différentes organisations islamistes en direction d’une jeunesse désœuvrée. La conquête et la libération du Nord des forces islamistes est avant tout politique, articulée sur le respect des différentes identités des populations du Nord, le développement humain et économique. La partie militaire doit être d’abord subordonnée à une volonté politique partagée par l’ensemble des populations du Mali. Les politiques des gouvernements impérialistes, et de leurs alliés dans la région, sont à l’opposé de cette exigence-là et ne peuvent qu’aggraver la situation.

MARTIAL Paul

Notes

[1] Voir sur ESSF (article 25759), Issa N’Diaye, Mali : une ‘démocratie’ contre le peuple !.

[2] http://www.jeuneafrique.com/Article...

[3] Déclaration disponible sur ESSF (article 25760), Mali : Déclaration du Mouvement populaire du 22 mars 2012.

[4] Les rébellions touarègues du Niger : Combattants, mobilisations et culture politique, thèse de Doctorat par Frédéric Deycard, p. 153.

[5] Accords d’Alger pour la restructuration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal.

[6] Voir sur ESSF (article 25761) Patrice Gourdin, Al Qaida au Sahara et au Sahel. Contribution à la compréhension d’une menace complexe.

[7] ibidem

[8] Communiqué de Presse n°17 du 4 juin 2012

[9] La lettre du Continent n°628 du 2 février 2012.

[10] Enchevêtrement Géopolitique autour de la lutte contre le terrorisme par Antonin Tisseron in Hérodote N°142 3° trimestre 2011 p. 103.

[11] http://www.slateafrique.com/12301/n... * Inprecor, n° 583-584 mai 2012. http://orta.dynalias.org/inprecor/

 


QU’Y AT’IL SOUS LES BRUITS DE BOTTES QUI COMMENCENT À SE FAIRE ENTENDRE AU MALI ?

Par Mireille Fanon-Mendes-France, Fondation Frantz Fanon – novembre 2012

L’écoute attentive du discours des deux candidats à la présidence des Etats-Unis confirme l’orientation stratégique de déclencher une nouvelle guerre, aux conséquences totalement imprévisibles, contre l’Iran. Dans ce but, l’establishment américain et ses médias n’hésitent pas à instiller l’idée que ce pays est sur le point de finaliser la bombe nucléaire et dès lors serait un danger pour l’ensemble du monde mais particulièrement pour l’Etat d’Israël, dernier rempart moyen-oriental d’un Occident dont l’influence se contracte irrésistiblement et dont le modèle libéral est entré dans une crise terminale.

Les Etats-Unis, qui se posent en gardien de la paix et de la sécurité internationales, ainsi qu’on a pu le voir en Irak où leur intervention a été imposée à la communauté internationale par le mensonge, en Afghanistan où celle-ci a été justifiée au nom de la démocratie et contre la situation faite aux femmes, ont bien l’intention d’attaquer l’Iran dès que leur calendrier sera en cohérence avec celui de l’Etat d’Israël. Mais entretemps Washington ne perd pas de vue son objectif principal : contrer la progression globale de la Chine dans la grande guerre pour les ressources de la planète. Et dans ce conflit encore feutré mais qui pourrait se transformer en guerre chaude, l’Afrique est le continent de tous les enjeux. Le rapport « Horizons stratégiques1 » publié par le Ministère français de la Défense, avril 2012, anticipe cette éventualité et s’inquiète du face-à-face Chine-Etats-Unis « enfin, sans conduire à une logique bipolaire, le format de la relation sino-américaine devient, qu’on le souhaite ou non, l’enjeu de la gouvernance de demain ».

C’est bien sous cet angle que doit être évaluée la situation du Mali et les menaces d’intervention américano-françaises. Il s’agit de profiter de la déliquescence d’Etats sous domination continue depuis les indépendances pour réintroduire directement une présence militaire camouflée derrière des armées locales dont nul n’ignore l’insigne faiblesse. Le Mali devient, dans ce jeu géostratégique, otage d’une volonté des Etats impérialistes et de leurs soutiens de porter partout la guerre sans fin de façon à interdire la progression d’une puissance adverse et, dans le même mouvement, d’éradiquer toute volonté des peuples à résister à l’ordre ultralibéral mondialisé construit sur la financiarisation et la militarisation. Les Etats-Unis démontrent leur sens de l’opportunisme en répondant à l’appel à l’aide de son allié français désormais incapable, à lui seul, de gérer son pré carré africain. La présence américaine dans le Sahel permet de contrôler directement l’accès à des ressources essentielles, l’uranium notamment, et de conférer une profondeur stratégique à leur action sur le continent et au Moyen-Orient.

I/ Les Etats-Unis et Africom

La première étape pour les Etats-Unis qui avaient compris que l’ancienne puissance coloniale de l’Afrique francophone, la France, n’avait plus les moyens de jouer le rôle de soutien et de protecteur effectif des transnationales implantées pour capter les ressources naturelles indispensables à leur domination économique, était d’implanter des bases Africom2. Il y a 6 ans, les Etats-Unis, par le biais d’Africom, ont décidé d’un cadre militaire spécifique au continent afin de faciliter sa mise sous tutelle. Les Etats-Unis ont étoffé leur présence militaire, notamment par des bases plus ou moins secrètes sur l’ensemble du continent. C’est ainsi qu’Africom a commencé son installation au Mali par des programmes de formation à l’intention de quelque 6 000 soldats de l’armée malienne, dans l’incapacité de contrôler le territoire parce qu’insuffisamment formés et armés.

Sous couvert d’une opération « Creek Sand », des militaires et des entrepreneurs américains sont arrivés au Mali pour des missions de renseignement. Par ailleurs, dès 2009, le Pentagone avait envisagé l’intégration dans l’armée malienne de commandos américains3 mais aussi le survol du territoire par des avions de surveillance ressemblant à des avions de transport civil, mais cela a été abandonné. Enfin au moins partiellement4, puisqu’en avril dernier, six personnes, dont trois soldats américains accompagnés de trois ressortissantes marocaines, ont trouvé la mort à Bamako lorsque leur 4×4 a plongé dans le fleuve Niger. Que faisaient-ils là ? Officiellement, les Etats-Unis avaient annoncé avoir suspendu toutes relations miliaires avec le gouvernement malien, à la suite du coup d’Etat du mois de mars.

Cet accident semble fortement confirmer le contraire : au nord Mali, des unités d’élite, investies secrètement dans des actions de contre-terrorisme visant officieusement Aqmi, étaient bien présentes et le sont probablement encore.

II/ Une intervention militaire au Mali

La seconde étape consiste à préparer l’opinion publique internationale à une intervention au nord Mali au nom de la démocratie et de l’ordre constitutionnel, du patrimoine culturel mondial mis en péril par des terroriste islamistes et de la souffrance des populations, qui, rappelons-le, paient le prix fort de tout conflit interne ou importé par ceux qui veulent imposer leur loi. Ces raisons méritent questionnement. Sont à la fois mis en avant la situation humanitaire des populations du nord et du sud mais ne peut être omis que de nombreux partenaires, dont l’Union européenne, les Etats-Unis, la Belgique, le Canada, la France5 et des institutions financières ont décidé, au lendemain du coup d’Etat, de suspendre leurs aides au Mali précipitant l’ensemble de la société malienne dans une pauvreté encore plus grande ; cet « embargo » financier a été renforcé par un « embargo » politique. L’Organisation internationale de la Francophonie6 a suspendu le Mali dès le 30 mars ; l’Union Africaine7 dès le 23 mars et la CEDAO dès le 27 mars. Il aura fallu la quasi-certitude d’une intervention militaire pour que certaines instances reviennent sur leur décision de bannir le Mali de leur communauté internationale.

Le Président Hollande, quant à lui, revendique son droit à délivrer les otages –cela semble compter bien peu- mais surtout à protéger les intérêts français. Pour mieux faire accepter une intervention militaire, il cache des intentions néocoloniales partagées derrière le besoin d’une intervention pour « éradiquer le terrorisme dans l’intérêt de ce pays, de l’Afrique et de la stabilité du monde8 ». Certes, l’Islam radical – désigné globalement et sous nuances par le terme « terrorisme » pour conditionner l’opinion – dispose de bases dans le Sahel, sur les routes du pétrole, du gaz et de l’uranium, mais ne soyons pas naïfs, son émergence et sa consolidation ont bien été favorisées – notamment par les Saoudiens et les Qataris – pour servir les intérêts des Occidentaux et particulièrement ceux des Américains. Cette consolidation des positions des fondamentalistes correspond au vide institutionnel que l’Etat malien déliquescent a laissé s’installer dans la région. Les Jihadistes font la loi et assurent une sorte de service public (par la distribution d’eau, de vivres et de médicaments) là où des potentats disposaient de manière régalienne du réel pouvoir d’Etat. La lutte contre le terrorisme est l’argument rhétorique pour justifier la mise sous tutelle du Mali et faire main basse sur les ressources naturelles de cette région du monde dont les multinationales veulent s’arroger le monopole. On ne peut, bien sûr, ignorer que nombre de citoyennes et de citoyens maliens souhaitent, eux aussi, la fin de l’Islam radical et des exactions qui l’accompagnent sur leur territoire.

Les Maliens, dans leur ensemble, désirent vivre en assumant leur droit à l’autodétermination, leur droit à disposer pleinement de leurs ressources naturelles et leur droit à choisir librement leur représentation politique sans qu’un pays, ancien ou futur colonisateur, vienne leur dire ce qui est bon pour eux, au nom de la « responsabilité de protéger » et/ou de la démocratie mais surtout au nom de la lutte contre le terrorisme. Le Président français n’hésite pas, pour se doter d’une « légitimité » moins discutable et pour convaincre les derniers récalcitrants, à affirmer qu’il s’agit de « casser un processus fondé sur le trafic de drogue, d’armes, d’êtres humains qui risque de déstabiliser l’ensemble de la région9 (…) ». Mais qui contrôle et à qui profite exactement le trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains ?

Le Mali ne possède pas d’armes de destruction massive mais sur son territoire se retrouvent tous les ingrédients pour que les Occidentaux s’autorisent à intervenir au nom de ce qu’ils considèrent comme leur mission depuis l’époque où ils ont foulé, pour la première fois, d’autres terres que les leurs. Leur mission imprescriptible et immuable est de « sauver leur monde » ; la lutte de la Civilisation (ou de l’Axe du Bien) contre le terrorisme est une des nouvelles dénominations du crédo impérialiste. Et comme le veut l’usage, le moyen d’imposer les lumières et la Civilisation, par essence, est la guerre…

Le rapport « Horizons stratégiques10 » permet de constater que, d’une part, même si le Président de la France change, les relations coupables de la Françafrique perdurent, le néocolonialisme vit encore de beaux jours. Une fois élu, rien ne change alors que le candidat Hollande avait claironné, durant sa campagne, qu’il allait tout changer. D’autre part, ce rapport pointe un possible affaiblissement de la sphère occidentale ce qui renforcerait encore plus le besoin en sécurité globale « dont les Etats-Unis continueraient d’assurer la maîtrise d’ouvrage (…) » avec « la possible émergence d’un référentiel unique en matière de contrat opérationnel et, surtout, un processus décisionnel maîtrisé de plus en plus étroitement par les États-Unis ». En toute objectivité, les rédacteurs du rapport, envisagent qu’ « indirectement donc, l’autonomie de nos décisions relatives à notre environnement international de sécurité pourrait être régulièrement mise à l’épreuve d’ici 2040 », particulièrement si « un retrait de la présence militaire américaine en Europe » n’était « pas suivi d’une stratégie concertée entre Européens sur les modalités de la sécurité du continent » ce qui « aurait des effets néfastes pour la stabilité de la région ».

III/ Construction d’une alliance militaire

Se pose, à l’heure actuelle, la question des alliances pour mener cette guerre dont les premières victimes seront les Maliens eux-mêmes, mais aussi les Mauritaniens, les Nigériens, les Burkinabais, les Algériens avec des conséquences évidentes pour les Guinéens, les Ivoiriens et les Sénégalais. Autant dire que toute l’Afrique sahélienne et de l’ouest pourrait s’embraser et s’enfoncer dans une guerre sans fin à l’instar de celles menées en Irak et en Afghanistan.

La CEDAO, malgré les orientations bellicistes qui lui sont dictées par ses mentors parisiens, n’a ni les moyens humains ni matériels pour mener une intervention lourde et complexe. Sous forte influence, pour ne pas dire sous la conduite directe, de l’ex-métropole, elle a donc recherché un soutien extérieur, obtenu à l’issue du vote à l’unanimité de la Résolution 2071 adoptée par le Conseil de sécurité, considérant notamment que « la situation au Mali constitue une menace contre la paix et la sécurité internationales » et qui « se déclare prêt à donner suite à la demande des autorités de transition maliennes qu’une force militaire internationale prête son concours aux forces armées maliennes en vue de la reconquête des régions occupées du nord du Mali ». Reste à savoir qui participera à cette force internationale qui à terme devrait, selon les termes du Secrétaire général des Nations Unies, « élaborer une stratégie globale portant sur les problèmes transfrontaliers du Sahel : les armes, les réfugiés et le terrorisme » ? Afin de délimiter les contours de cette force, le gouvernement transitoire du Mali a, maintenant un peu moins de 45 jours pour définir, en liaison avec ses partenaires de la CEDAO et de l’Union africaine, un « concept d’opération » – conditions concrètes de l’aide extérieure, modalités du déploiement sur le terrain, forces venant de différents pays. Ce n’est qu’à l’issue de ces 45 jours, qu’une autre résolution autorisera le déploiement de la force. La réunion, tenue dans le cadre du Conseil européen -18 et 19 octobre à Bruxelles-, semble avoir précisé le cadre de cette force qui devrait prendre modèle sur l’Amisom- mission de l’Union africaine en Somalie- qui, soutenue par l’European Union Training Mission Somalia -EUTM Somalia- aurait contribué à arrêter les jihadistes Chebabs en Somalie. Il s’agit là d’une interprétation optimiste, même si les Chebabs somaliens sont en recul, la guerre dure en Somalie et la paix n’est pas à l’ordre du jour, le pays est toujours en état de guerre civile. Il est, dès lors, pour le moins curieux de se revendiquer d’un modèle qui n’a pas fait ses preuves et dont la fin de la « formation » ne prendra effet qu’en décembre 2012, date à laquelle près de 3 000 soldats somaliens auront été formés par quelque 675 instructeurs européens.

La mission de formation au Mali – Micema – 3 000 hommes environ – devrait contribuer à la réorganisation et à l’entraînement des forces de défense maliennes et se trouver sous mandat de l’Union africaine et de l’ONU. La France, la Grande-Bretagne et l’Espagne ont accepté d’y participer, l’Italie, la Belgique aussi, l’Allemagne vient de se décider ; seuls la Pologne et les pays nordiques font encore attendre leur décision.

Mais il est bien évident que la force de la CEDEAO avec ou sans l’appui logistique de l’OTAN ne suffira pas. Dans l’appel des acteurs, sur ce champ martial un des protagonistes essentiels semble renâcler.

IV/ Une inconnue de taille

Il reste en effet une inconnue de taille et dont dépendent l’entrée et l’issue de cette guerre : l’Algérie va-t-elle accepter de participer à cette force ? Jusqu’à présent, elle a refusé toute intervention militaire hors de ses frontières. De plus les Algériens qui connaissent bien la région et les autres acteurs estiment que 3000 hommes, dans un théâtre d’opérations de plus de 8 000 kilomètres carrés et face à une guérilla déterminée et soutenue par les populations Touaregs, sont loin de constituer une force suffisante. Il est indispensable pour les Algériens d’identifier précisément les groupes de guérilla et d’établir une distinction nette entre subversion jihadiste, incarnée par le Mujao et Aqmi, et le groupe militaro-politiques, Ançar Eddine et Mnla, qui ont un réel ancrage dans les populations locales. Dans une optique de guerre indifférenciée, l’adversaire mènera une guerre d’usure qu’il gagnera à coup sûr contre une formation militaire telle que la pense la CEDEAO, qui ne connaît pas, non plus, le terrain saharien. Les groupes armés s’appuieront sur la population locale, des Touaregs, pour qui une armée africaine équivaut à une force d’occupation étrangère. A l’heure actuelle, l’Algérie, après avoir pondéré son avis, accepterait11, selon le très influent service de renseignement algériens, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), d’offrir un appui logistique à la future force africaine d’intervention dans le nord du Mali.

L’Etat algérien entretient de bons rapports avec les Etats-Unis mais sait aussi qu’il suscite la convoitise à cause de ses propres ressources et de sa position géographique qui ouvre les portes vers le Sahel avec ses richesses énergétiques et son potentiel souterrain.

L’Algérie se montre hésitante mais il n’échappe à personne que dans la région, c’est le seul Etat, disposant d’une armée puissante et équipée, capable d’envisager une confrontation de longue haleine avec les rebelles, même si elle sait que cela reste risqué. Dès lors, ceux qui s’auto-désignent comme « communauté internationale », essentiellement les Occidentaux du G5 (Etats-Unis, Japon, Grande-Bretagne, Allemagne et France), s’impatientent, au premier chef la France et le fait savoir.

V/La fabrication de l’ennemi de l’intérieur

Pour ne pas être exclue des richesses à prendre et qu’elle n’a pas su garder mais aussi pour montrer sa participation active à l’Axe du Bien tel que pensé par George W. Bush, la France, après avoir œuvré en vue du vote de la résolution 2071, mène, sur son propre territoire, une guerre multiforme contre les terroristes, les jihadistes, les islamistes fanatiques…Et qui parfois à la lumière des « unes » de certains hebdomadaires ressemble ni plus ni moins à une guerre contre l’Islam, prolongement et succédané de la guerre perdue d’Algérie. Une guerre policière mais aussi idéologique, psychologique très lourdement médiatique.

Dans ce combat oblique où l’ennemi n’est pas seulement le terroriste armé mais celui qui proclame sa différence, la République n’hésite pas à recourir à l’arsenal des stigmatisations néocoloniales et à la diabolisation de l’étranger inassimilable. La méthode est éprouvée mais la République ne veut pourtant, à aucun titre, en assumer les origines collaborationnistes et coloniales. La France des élites laisse, ou pousse, une partie de son opinion dériver vers une représentation européo-centrée qui désigne l’Autre, l’Etranger en tant que responsable de l’errance politique des représentants politiques – y compris ceux au gouvernement -, du délitement de la pensée intellectuelle et d’une crise sociale, économique et finalement morale et culturelle. Il est aujourd’hui admis et considéré comme absolument normal de réécrire une « histoire » plus politiquement ’correcte’ basée sur une conception raciste ou ethnoculturelle du monde ; ce prisme réducteur et dangereux est de plus en plus présent dans le champ politique. C’est ainsi que l’on entend les intellectuels organiques du libéralisme au pouvoir distiller à longueur de colonnes et sur tous les plateaux de télévision les thématiques de l’arabophobie et de l’islamophobie12. Le racisme se fond aujourd’hui dans un ensemble de mécanismes d’exclusion et d’infériorisation qui semblent fonctionner de manière autonome, sans que personne n’ait à s’assumer explicitement raciste mais où tous comprennent le langage le code de l’exclusion. Les superstructures idéologiques d’Etat nourrissent l’exclusion par des stigmatisations essentialistes. De « l’homme noir qui n’est pas entré dans l’histoire » à une laïcité de combat, l’essentialisme est bien l’habit neuf d’un vieux discours. Les hiérarchies ontologiques visent à différencier irrémédiablement pour mieux exploiter. Dans un climat de xénophobie ascendante et d’émiettement social, le racisme est vécu au quotidien, pèse fortement sur les constructions identitaires des individus et vient de manière, ô combien opportune pour le système, transcender les clivages de la misère et les logiques d’exclusion qui concerne des catégories croissantes de Français. En ce sens la figure sociale de l’Algérien, en France ou en Algérie, pour les Français n’a pas changé depuis la colonisation.

On peut affirmer que la raison de ce racisme tient au fait que ces représentations ont précédé les Français issus de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, au-delà même de la période coloniale. C’est ainsi que la reprise du thème du « racisme anti-blanc » par un parti de droite « républicain » est révélatrice de l’imprégnation d’un discours essentialiste directement hérité de la colonisation et de la guerre d’Algérie. On le sait, le soi-disant racisme anti-blanc13 est la première ligne de défense du racisme réel, celui des colonisateurs et des exploiteurs.

Comment émerger d’un passé traumatique et visiblement indépassable ? La question est d’autant plus complexe qu’elle renvoie irrésistiblement aux enjeux actuels du débat sur l’immigration et à l’enracinement dans la société de jeunes Français issus de minorités « visibles ». C’est sur ce terreau nauséabond que l’on voit des intellectuels -presque toujours- d’origine algérienne désignés14 à la vindicte au prétexte qu’ils feraient l’apologie du « racisme anti-blanc ». Apparaît dans l’espace politico-social la désignation de responsables des errances d’une société qui se réveille chaque jour un peu plus raciste, chauffée à blanc par ses médias engagés à des degrés divers dans la défense de l’Etat d’Israël et du mouvement sioniste, reprenant à son compte les délires racistes datant de la lutte de libération nationale de l’Algérie. Cette accusation n’est pas sans lien avec la guerre programmée au Mali et l’éventuelle agression de l’Iran.

Il s’agit pour ceux qui dominent et qui veulent pérenniser cette domination au nom des multinationales et des banques de désigner ceux qui empêcheraient ou leur « paix » et leur « sécurité internationales » ou leur « cohésion sociale ». Leur volonté de porter la guerre au Mali, certes au nom de la libération du nord de forces rétrogrades, ce que désirent de nombreux Maliens, n’est pas sans lien avec ce que le rapport « Horizons stratégiques » cité plus haut dit de la peur que suscitent, chez les Occidentaux, la résurgence puissante du panafricanisme et la volonté de certains Etats africains d’assumer leur souveraineté sans « tuteurs ». De nombreux intellectuels et politiques du continent font entendre leur désir d’être débarrassés de certains des accords bilatéraux qui les maintiennent dans un statut de soumission – militaires, policiers, économiques ou portant sur les migrations. Ces revendications successives sont, pour les anciens colonisateurs, inacceptables. Ce n’est pas pour rien que les vigies occidentales scrutent avec angoisse les révoltes arabes. Les centres néocoloniaux craignent bien trop la prise en main du processus de libération de la dictature par le mouvement social. Outre la fabrication aéroportée d’une révolution assujettie comme en Libye, les Occidentaux, forts de leurs relais saoudiens et qataris, poussent leurs pions et tentent d’influer les luttes internes comme en Tunisie, où certains se délectent de la montée de l’Islam obscurantiste et des faux débats autour de valeurs morales qu’il introduit pour détourner les populations tunisiennes des réalités économiques et politiques de la domination et de l’exploitation.

Le bombardement envisagé sur l’Iran procède de la même logique. Il s’agit de mettre à l’index ceux qui s’opposent à l’ordre du monde impérialiste et de les exclure de la communauté internationale ; tout comme il s’agit d’exclure de la société ceux qui dénoncent la droitisation de la société française. Il s’agit pour les dominants d’utiliser des instruments de répression politico-idéologique et de remise en cause des droits politiques et civils. Les Etats-Unis et leurs alliés assument pleinement la logique du dit « choc des civilisations », entre Etats mais aussi entre citoyens d’un même pays, en légitimant l’état d’exception international mis en place par les puissants contre les peuples.

VI/ Terrorisme versus paix et sécurité internationales

La plus grande menace à la paix et à la sécurité internationales se trouve dans la violence des pays occidentaux, spécialement des Etats-Unis et de leurs alliés européens qui violent systématiquement le droit international et la Charte des Nations Unies, sous couvert de lutte contre le terrorisme, comme c’est le cas en Irak, en Afghanistan, au Soudan, à Cuba, en Haïti , en Serbie, en Côte d’ivoire et bientôt au Mali. L’exemple le plus caractéristique est celui de la Palestine qui, depuis plus de soixante ans, est exilée –aussi bien sur son territoire qu’à l’international- par une « communauté internationale » -réduite au G5 occidental- qui maintient l’ensemble des Palestiniens exclus des normes impératives du droit international et du droit humanitaire international mais aussi du droit à leurs droits. Cette communauté d’alliés qui, en protégeant l’Etat israélien et en le laissant commettre des crimes de guerre, toujours impunis, contribue décisivement à la violation des normes impératives du droit international et, surtout joue le rôle de courroie de transmission d’un projet et d’un modèle politique, idéologique et économique qui vise à l’instauration d’un ordre international fondé sur la guerre sans fin, la discrimination, l’apartheid, la force, la domination des peuples et la violence. Comme cela a été le cas en Libye où l’intervention de l’OTAN a été possible grâce à l’injonction paradoxale portée par ceux qui ont voté la résolution 1973, ils affirment d’un côté, « leur ferme attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de la Jamahiriya arabe libyenne » et de l’autre envoient des forces armées pour obtenir plus rapidement l’assassinat en direct de Kadhafi en dehors de toute légalité internationale au regard de la Charte des Nations Unies, laissant le pays dans une situation de grave déstabilisation.

La vraie menace à la paix internationale est la pauvreté généralisée des populations du Sud, le pillage de leurs ressources naturelles par les sociétés transnationales et les guerres qu’elles déclenchent pour pérenniser leur hégémonie ou prévenir l’intrusion du nouveau concurrent chinois. C’est bien dans la réalité de la misère généralisée et organisée par la mondialisation libérale que peuvent être définis les ressorts profonds du terrorisme et des idéologies du désespoir. L’impérialisme et ses relais locaux ont, traditionnellement, utilisé pour leurs propres aventures et toujours à leur avantage les mouvements fanatiques apolitiques et les desperados qu’ils subjuguent. Les médias omettent de le rappeler mais le terrorisme islamiste contemporain est né en Afghanistan pour contrer l’Union Soviétique. Ce terrorisme, financé par les Saoudiens et soutenu à bout de bras par les Américains et leurs alliés, a fini par avoir raison de l’armée rouge et a précipité l’effondrement de l’URSS. On le voit, hier instrument commode et efficace, le terrorisme islamiste est aujourd’hui un épouvantail tout aussi opérant. Le terrorisme, conséquence du désespoir que l’ordre injuste impose aux peuples, est aussi un instrument entre les mains des architectes de la mondialisation libérale.

Au Mali, en France, aux Etats-Unis mais aussi dans de nombreux autres pays, le terrorisme islamiste est un argument fondamental dans la justification des aventures bellicistes de l’impérialisme et des atteintes aux libertés dans les sociétés occidentales elles-mêmes. La guerre globale et éternelle contre l’islamisme alimente un discours raciste qui permet de détourner l’attention des populations des pays industrialisés confrontées à une crise économique majeure. La libération de l’impensé raciste occupe une place centrale dans le discours politique « décomplexé » par temps de chômage généralisé et de creusement sans précédent des inégalités. En Europe comme en Afrique.